Je ne vous dirai pas où c'est. Mais je vais vous laisser quelques indices.
Ça fait une trentaine d'années que je traîne en montagne, à ski, en alpinisme, en escalade. Avec le temps, pas mal de sorties finissent par se mélanger dans ma tête. Et puis il y en a d'autres qui restent, sans que ce soient forcément les plus dures ou les plus hautes. Ce sont souvent des journées où tout s'est bien goupillé : le rocher, la lumière, les gens avec qui j'étais. De temps en temps, j'aimerais en raconter une ici, dans ce journal de bord. Une pépite.
Le problème, c'est qu'à force de mettre sur Internet les coins vraiment beaux, on finit par les voir envahis. Alors je vais raconter sans donner l'adresse. Pas de nom de voie, pas de topo, pas d'accès. Juste ce qu'on y vit, avec quelques indices glissés en route pour ceux qui aiment chercher.
Grimper pour le plaisir
On imagine souvent que le métier finit par user la passion, qu'un guide qui encadre toute l'année ne grimpe plus vraiment pour lui. Chez moi, c'est presque l'inverse. Ce que je cherche aujourd'hui en tant que pro, c'est ce qui me faisait déjà vibrer quand j'étais amateur : le plaisir du mouvement, du geste, de l'instant.
On parle souvent de deux plaisirs en montagne. Il y a celui qu'on vit sur le moment, quand le pied tombe juste et que la main trouve la bonne prise. Et il y a le plaisir a posteriori, celui des journées où on s'est mis dans le dur, où on en a un peu bavé, et qu'on savoure une fois rentré à la maison avec la satisfaction d'avoir réussi quelque chose.
Le deuxième, je le connais bien et il compte encore. Mais ça fait longtemps que je n'ai plus grand-chose à me prouver, et je cours surtout après le premier. Ce qui me fait vraiment plaisir, en revanche, c'est quand mes clients repartent avec le second, avec cette petite fierté dans les yeux d'avoir fait un truc dont ils ne se croyaient pas capables.
Sur la voie que je vais vous raconter, on a eu les deux.
Quelque part entre Marseille et Cassis
J'ai dû grimper une bonne dizaine de fois dans les Calanques. Je ne connais évidemment pas le massif comme les grimpeurs du coin, mais je crois être passé par à peu près toutes les criques, d'est en ouest, les sauvages comme celles qui le sont moins. Il y a là-bas de vraies merveilles.
Celle-ci, je l'ai faite il y a sept ou huit ans avec David et Thomas, deux clients.
Il faut d'abord aller la chercher. Comptez deux bonnes heures de marche depuis Cassis, dans la garrigue, entre le romarin et les cistes, avec cette odeur de résine qui monte dès que le soleil commence à taper. Le chemin n'est pas toujours évident. On hésite à un embranchement, on descend une sente qui se perd dans les blocs. Pas de panneau, pas grand monde. L'aventure commence là.
Et puis on la voit. Une petite aiguille de calcaire posée sur l'eau, presque coupée de la côte. Presque une île. D'en haut, on se demande franchement par où une voie peut bien passer. Tout l'intérêt est là : avant de monter, l'itinéraire en fait le tour.
Les pieds au ras de l'eau
On part en traversée, à un ou deux mètres au-dessus de la mer. Le rocher est blanc, propre, travaillé par le sel. En dessous, l'eau est d'un bleu presque noir, et chaque vague qui tape contre la paroi nous renvoie un peu de fraîcheur. On avance de côté, un peu comme des crabes, et on sourit déjà.
Au bout de quelques mètres, la paroi est coupée par une brèche. Il faut faire un grand pas au-dessus du vide, avec la mer qui respire juste dessous, pour poser le pied de l'autre côté. Je me retourne, et je crois bien voir mes clients hésiter un instant avant de se lancer à leur tour.
La traversée continue et contourne tout un pilier. On ne voit plus la côte ni le chemin, il n'y a plus que la mer et le rocher. Puis la voie se redresse enfin et on remonte un pilier avec la mer dans le dos. Elle vient s'écraser juste en dessous, avec un bruit sourd et régulier, presque apaisant. Le soleil chauffe doucement la peau, et franchement, on aimerait que la longueur ne finisse jamais.
Au-dessus de la gorge
Quelques dizaines de mètres plus haut, la voie passe au-dessus d'un drôle d'endroit. L'aiguille est fendue à sa base par une gorge étroite, un vrai chenal que la mer traverse de part en part. L'eau entre d'un côté, ressort de l'autre, gronde, mousse et repart. Nous, on est au-dessus.
Et là arrive le plus beau passage. Une traversée dans un rocher qui devient tout à coup rouge, presque orangé, et qui tranche avec le blanc du reste de l'aiguille. On rejoint une sorte de jonction au-dessus du chenal, comme un petit pont, pour passer de l'autre côté. Ensuite ça devient un peu déversant, avec plein de trous qui m'ont fait penser aux taffonis de Corse. On crochète ces petites coupelles creusées par le vent et le sel, on passe de l'une à l'autre, et on en oublie complètement le vide qu'on a sous les fesses.
On sent tout dans ce passage : le grain du calcaire sous les doigts, l'odeur du sel, la chaleur du rocher, la mer qui claque derrière. Le plaisir de l'instant, à l'état brut.
Une dalle pour finir
On termine par une dalle magnifique, raide et aérienne, où on grimpe vraiment au-dessus du vide. Plus on monte, plus on s'éloigne de la mer, et pourtant on a l'impression de l'avoir toujours sous les pieds. Un dernier rétablissement et on est au sommet.
Là-haut, quelques pins d'Alep s'accrochent au rocher. Forcément, le biologiste qui sommeille en moi les regarde avec une certaine tendresse. Ils poussent là où il n'y a presque rien, les racines glissées dans les fissures, le tronc tordu par le vent, avec un peu de calcaire et beaucoup de soleil. Pour moi, c'est un peu eux, l'âme des Calanques.
David et Thomas ont le même sourire que moi. Pas vraiment un sourire de soulagement, ni de victoire, plutôt celui de gamins qui viennent de passer un super moment. Sur cette voie, tout le monde a la banane, parce qu'on se régale du début à la fin.
On n'est évidemment pas les premiers à profiter de ce sommet. Il existe une vieille photo en noir et blanc, bien connue des grimpeurs, où un grand alpiniste se tient debout tout là-haut, face à la mer. Je vous laisse la chercher.
Quelques rappels nous ramènent ensuite au pied de l'aiguille.
Et si on en a encore sous le pied, la journée peut continuer. Juste au-dessus démarre une autre voie, en terrain d'aventure cette fois, qui remonte jusqu'au plateau. Ça évite de refaire le chemin à l'envers, et ça transforme une belle voie en une vraie grande journée.
Et si vous n'avez jamais grimpé dehors ?
Cette voie, j'aimerais surtout la conseiller à ceux qui grimpent en salle sans jamais être vraiment sortis, et même à ceux qui n'ont jamais touché un caillou de leur vie. En salle, on enchaîne les blocs et les voies de quinze mètres, on travaille la force et le geste, et c'est très bien. Mais l'escalade, c'est tout sauf de la gymnastique. Dehors, il faut lire le rocher, trouver son chemin, composer avec le vent, la mer, la fatigue, et surtout profiter de l'endroit où on est.
Ici, il y a neuf longueurs. Neuf petites étapes, avec à chaque fois un relais pour souffler, regarder autour de soi et laisser monter le copain. La voie est bien équipée, il n'y a pas de passage terrifiant, et elle reste accessible à quelqu'un qui grimpe autour du 6 en salle, ou à un débutant bien accompagné. Ce qui en fait une aventure, c'est tout le reste : l'éloignement, l'approche où il faut savoir s'orienter, la mer qui décide si on passe ou pas, et ce tracé tellement original qu'on a l'impression de faire une balade en spirale autour d'un caillou.
Au-delà du goût de l'escalade, c'est une voie qui donne le goût de l'aventure. Et pour quelqu'un qui débute, c'est peut-être la meilleure façon de comprendre pourquoi on fait tout ça.
À vous de jouer
Alors, c'est où ? Quelques indices :
- une aiguille qui est presque une île, et que la mer traverse de part en part ;
- neuf longueurs qui font le tour avant de monter ;
- deux bonnes heures de marche depuis Cassis ;
- un nom qui rend hommage à un enfant de Marseille, un de ceux qui ont le mieux parlé du bonheur d'être en montagne.
Si vous pensez avoir trouvé, une seule règle : ne donnez pas le nom dans les commentaires. Répondez plutôt avec un indice à votre tour, que le jeu continue et que l'endroit garde un peu de son secret.
Et si vous ne trouvez pas, il reste toujours une solution : venir la grimper avec moi.
Et vous, c'est quoi la pépite qui vous a fait vibrer ?

