La boîte à idées

  • Mon camp de base
  • Déjà arpentés… et à refaire
  • Prochaines aventures

Une carte, et une contradiction que je ne peux pas esquiver

Cette carte retrace une grande partie de trente années passées en montagne. Je l'ai dessinée pour montrer ce que ce métier m'a appris, et parce que ce que j'y aime avant tout, c'est l'exploration : aller voir ce que je ne connais pas encore. Il en reste, heureusement.

Ce qui me met en route, c'est le dépaysement. Celui des cultures, des paysages, des odeurs. Celui des neiges aussi, qui ne sont jamais les mêmes d'un pays à l'autre, avec parfois, quand tout s'accorde, le bonheur de glisser dans une poudreuse profonde. Ces moments comptent pour moi, et j'aime les partager avec ceux que j'emmène.

Mais ces voyages se font souvent en avion, et je ne vais pas le cacher : cela pose problème. J'ai fait mon bilan carbone, ce qui n'est jamais une bonne idée quand on veut passer une soirée tranquille. Je dépasse de plusieurs tonnes par an ce que le climat peut supporter. Je le savais avant de faire le calcul : mes années de recherche, notamment en biologie marine, m'ont appris à regarder ces questions en face. Je sais lire une courbe de CO₂ aussi bien qu'une pente de neige. Des deux, c'est la courbe qui m'inquiète le plus. Cela me met mal à l'aise.

Je sais aussi que je suis un privilégié, comme ceux qui partent avec moi. La plupart des gens n'auront jamais accès à ce genre d'expériences, et je ne l'oublie pas. Ce dont je parle ici est un problème de riche. Avec des skis aux pieds, mais un problème de riche quand même. Ce n'est pas facile à assumer, mais c'est ainsi.

Où en suis-je ? J'ai envie de continuer, parce que ce métier est au cœur de ma vie. J'ai voulu réduire, plusieurs fois, sans y parvenir, et je préfère le dire plutôt que d'afficher une démarche que je ne tiens pas. Je prends un peu plus le train, un peu plus les transports collectifs, comme beaucoup. Je sais que c'est très loin du compte : on ne rembourse pas un vol pour le Japon avec un abonnement de TER. Et si je continue, c'est aussi parce que je vis parmi des gens qui voyagent, proches, amis, collègues, et que je n'ai sans doute pas le courage de m'en écarter.

Je crois que ces choix relèvent à la fois de chacun et de tous. Je vote pour ceux qui sont prêts à poser des limites à nos déplacements, y compris aux miens, et je les accepterais. Mais cela ne m'absout de rien : voter pour des limites ne justifie pas les vols que je prends aujourd'hui. La responsabilité de mes choix reste la mienne.

Je n'ai donc pas de réponse. Je voulais seulement dire cette contradiction, entre ce que j'aime, ce que je sais et ce que je fais. Je crois que nous sommes nombreux à la porter, et qu'il vaut mieux en parler que la taire. Si le sujet vous touche, parlons-en. De préférence au refuge, c'est là qu'on refait le mieux le monde.

Il reste la joie. Celle de partir, de découvrir, de partager une trace ou un sommet. J'espère, au fond, qu'un voyage mérite encore d'être vécu.