Il reste deux endroits où le monde ne se plie pas à nous. Là-haut, et au large.
Il y a peu, j'ai pris la voiture avec les enfants pour monter de Grenoble jusqu'en Belgique, retrouver des amis. Je n'avais pas traversé la France d'un bout à l'autre depuis longtemps. Pendant des heures, j'ai regardé défiler des autoroutes, des échangeurs, des villes qui se touchent presque, des champs tirés au cordeau et des éoliennes à n'en plus finir. Pas une forêt laissée à elle-même. Pas une rivière qui coule où elle veut.
On vit bien dans ce monde-là, je ne vais pas me plaindre. Mais derrière le volant, ça m'a frappé : on a fini par plier presque tout notre environnement à notre façon de vivre. Il reste deux endroits où ça ne marche pas. Là-haut, et au large. En montagne comme en mer, c'est encore à nous de nous adapter.
Marins et montagnards, on se croit de deux tribus différentes. Plus je passe de l'une à l'autre, plus je pense qu'on est de la même famille.
Prenez le vent. Le marin y pense tout le temps, c'est son moteur et sa menace. L'alpiniste, lui, l'oublie trop souvent. Sur une arête, il fait plonger la température ressentie, et l'hypothermie arrive bien plus vite qu'on ne le croit. Le skieur ferait bien de l'écouter aussi : c'est le vent qui tasse la neige, la croûte, la souffle en congères, et qui décide si la descente sera un bonheur ou une galère. Mais ce qu'on redoute le plus, des deux côtés, c'est l'orage. Sur une arête comme au milieu du Pacifique, il arrive qu'on n'ait nulle part où se cacher. Je suis bien content qu'on ait aujourd'hui des outils météo qui permettent de mieux le voir venir. Ils progressent d'année en année, mais la vérité du terrain reste toujours différente. C'est sur place, en regardant le ciel, qu'on décide vraiment.
Ce qu'on raconte moins, c'est l'attente. Au Kirghizistan, j'ai passé de longues journées sous la tente à guetter un créneau sec. Au camp 4 du Denali, quatre ou cinq jours coincés par la tempête, sans pouvoir bouger, en attendant de tenter le sommet. Le temps n'en finit pas. Sur le bateau, à la fin de mon voyage, j'ai retrouvé exactement ça : passé trois jours de navigation, l'esprit vagabonde et l'ennui s'installe. Je crois que tout se joue dans la façon de l'accueillir. Mal pris, il tourne à la frustration. Bien pris, c'est du temps pour soi, pour réfléchir, en gardant un œil ouvert pour réagir au moindre changement. S'adapter, c'est aussi ça : s'adapter au temps qui passe.
On parle beaucoup de renoncement, comme si faire demi-tour était toujours la décision sage. Souvent, oui. Pas toujours. Il faut parfois prendre un peu plus de risque maintenant pour être en sécurité plus tard. En mer, on force le passage d'un front pour retrouver le calme derrière. En montagne, quand le mauvais temps arrive près de la sortie, mieux vaut parfois finir et basculer par une descente courte vers un refuge que redescendre tout ce qu'on vient de monter. Ces décisions-là ne s'apprennent pas dans les livres. Et on les prend avec nos petites faiblesses : la flemme, l'envie de briller, la peur de laisser filer une occasion rare. Le chercheur Ian McCammon les appelle les facteurs humains. Ils montent à bord aussi facilement qu'ils s'encordent.
À plusieurs, tout ça se complique. Seul, on peut se laisser embarquer trop loin et se retrouver d'un coup avec la peur au ventre : « Mais qu'est-ce que j'ai fait ? » En cordée ou en équipage, le risque doit être posé sur la table, compris par chacun et accepté par tous. Sinon, les tensions sortent au pire moment. Et entre la tente d'expé et le carré du bateau, la différence est mince. Qui cuisine, qui va chercher la neige à faire fondre, qui en fait un peu moins que les autres… Une seule chose marche : se parler, tôt, avant que la cocotte n'explose.
Le réchauffement a aussi changé notre façon de partir. L'été, les effondrements se multiplient, le permafrost lâche, les séracs bougent. Beaucoup d'itinéraires où l'on visait le sommet coûte que coûte ne s'y prêtent plus. Alors on part autrement : pour passer une belle journée là-haut et prendre ce que la montagne veut bien offrir. Le marin ne fait pas autre chose quand il joue avec la moindre risée pour tirer le meilleur des conditions du jour. Le vrai talent est peut-être là : savoir profiter de son environnement sans s'accrocher à un objectif.
Terray a appelé son livre Les Conquérants de l'inutile. Moitessier, dans La Longue Route, raconte comment il a lâché une course qu'il pouvait gagner pour continuer vers le Pacifique. En roulant vers la Belgique, entre deux éoliennes, je me suis dit que c'était ça qu'on allait chercher, au large comme là-haut : un des derniers endroits où le monde ne se plie pas à nous. Où il faut regarder, sentir, décider. Et s'adapter.

